Prince AdempokUn beau jour, en promenant sa tribu au gré des arbres de la forêt gorgée de fruits juteux et de plantes succulentes, ils croisèrent une autre tribu qui récoltait aussi de ces mets généreux…
Les singes se regardèrent et à part quelques petites chamailleries, ils finirent par cueillir ensemble les fruits, mais plutôt chacun de son côté et en se toisant d’une tolérance peu convenue.
Enfin ! c’est ce que l’on dit.

Adempok, roi de l’esprit remarqua que dans l’autre tribu il y avait une femelle qui s’asseyait comme lui parce qu’elle n’avait pas de queue non plus. Il la regarda plusieurs fois et détournait son regard dés qu’elle levait les yeux vers lui.
C’était Evorael, la reine de l’esprit de sa propre tribu car elle en avait hérité le titre de son père, un autre roi dont le nom a disparu.

Puis de branches en branches, d’ombres des feuillages en rayons de lumière de ce merveilleux héritage ancestral, leurs regards se croisèrent, nez à nez, si près l’un de l’autre que l’ombre d’une seule feuille s’étala sur leurs deux visages réunis.
On dit qu’à ce moment, une pluie, d’étoiles filantes tomba de l’autre coté, celui ou il fait nuit.
En fait, ceux qui se souviennent, ainsi que les sages et les extralucides, rapportent que leur premier reflex fut de toucher leurs absences de queues respectives, intrigués tout autant que curieux, et qu’en se reculant, pour reprendre une ultime distance de courtoisie, ils ne purent s’empêcher de sentir l’odeur que cette subtile caresse avait déposée sur leurs mains.
N’oublions pas qu’Adempok n’était qu’un singe qui se prenait pour un prince et qu’Evorael aussi.

Ils allèrent trouver le roi lion qui avait une longue queue avec un panache somptueux au bout et lui dirent :
- Roi Lion tu es notre roi, le roi des animaux, et fils bien loti par notre mère nature, mais cette grande queue, ça ne te gêne pas pour t’asseoir ?
- Non Pourquoi ? répondit le lion déjà agacé.
- Sais-tu au moins que quand tu n’as plus de queue, tu rejoins le royaume de l’esprit.
- Je sais bien, mais j’ai déjà un royaume qu’il faut que je garde et que je protège. Je n’aurais que faire de votre royaume en plus.
- Allez-vous-en vilains petits singes avant que je vous dévore et ne vous avisez pas de semer le désordre dans le royaume.

Ils détalèrent, et trouvèrent une chèvre, un peu plus loin sous un roncier en train de broyer consciencieusement son repas.
- que fais-tu sous se roncier ?
- Je mange bien sur.
- Et ça te suffit ?
- Ou je crois bien, souffla la chèvre en réfléchissant… et puis un jeune bouc de temps en temps, avoua-t-elle
- Veux-tu entrer dans notre royaume, celui de l’esprit et ne plus avoir de queue pour t’asseoir ?
- Beeeen non ! bien sûr que non, bêla la chèvre en s’éloignant la tête haute. »

Ils interrogèrent toutes sortes d’animaux. Mais contrairement à tout ce qu’ils avaient imaginé et toujours cru, personne ne semblait convoiter cet immense royaume de l’esprit et Adempok et Evorael étaient bien les seuls à ne pas posséder de queue.
Alors la tribu des sans queues s’agrandit.
Une tribu de singes, une grande tribu de singes qui se prenaient pour des princes, bien sûr, d’un immense empire hérité d’un roi dont le nom a disparu.

Le temps passa et toutes les fois où Adempok demandait au roi « Lion » :
- Roi Lion tu es notre roi, le roi des animaux, et fils bien loti par notre mère nature, mais cette grande queue, ça ne te gêne pas pour t’asseoir ?
- Rrrrrrrrr !
Il était chassé par un rugissement dédaigneux.
Irrité par la résistance du roi « Lion », alors qu’Adempok se considérait à présent maître du territoire par le nombre, il voulait s’approprier le titre de roi. Il s’en était formellement convaincu et se garda bien de recueillir l’accord de mère nature.

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Un petit matin, dans la pénombre du dernier halo de lune, quand la brume descendit, des ombres sans queues dévalèrent vers la savane, c’était Adempok et ses guerriers armés de lances acérées.
Ils tuèrent le roi « Lion », roi des animaux.

A son retour, Evorael lui demanda :
- Qu’as –tu fais Adempok ?
- J’ai tué le lion…
Un silence traversa les esprits, transportant une phrase qui n’avait pas de mots.
- Les enfants pourront enfin retourner jouer dans la brousse… dit-elle machinalement comme pour rompre le silence et se rassurer.
Puis elle se redressa subitement, les sourcils froncés, et son regard le plus sombre s’abattit sur Adempok
- Qu’as-tu fait, pauvre animal orgueilleux, stupide chimpanzé, macaque sans esprit ! hurla-t-elle. Je ne pourrai jamais te le pardonner. Tu as tué le roi « Lion », le seul roi dont le nom ne doit pas disparaître !

Mais Adempok n’était qu’un petit singe qui s’était pris pour un prince, il avait tant imaginé être roi… un roi dont le nom a disparu, car Evorael, pour apaiser la colère de mère nature qui les chassa du royaume des animaux, prit bien soin d’en taire à jamais l’histoire.

© JEAF oct. 2008